Sept proses sur la poésie
En coulisses - Les gens du livre


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En vue de la sortie du livre « Sept proses sur la poésie » de Daniel Canty, découvrez chaque semaine l’un des architectes du projet.


Voici le témoignage de François Turcot, poète et ami.


L’humeur vitrée des Seuils

On ne touche au fond des choses qu’en voyant mal. La poésie est, parfois, une qualité de la lumière. C’est ainsi que se clôt la sixième Prose sur la poésie de Daniel Canty, au titre beau, Les seuils. Sixième chapitre qui nous plonge dans une série d’expériences filées « derrière » la matière du visible; où l’on rencontre la synesthésie de Vladimir Nabokov; où l’on suit la caméra de Terence Davies; où l’on approche la myopie d’un certain James Joyce – myopie qui aussitôt me ramène à celle de Daniel. À la lecture des Seuils, difficile pour moi de ne pas penser à cette « science de l’œil » évoquée lors d’une conversation récente avec lui, qui, étrange concordance, se trouve aussi à être le moment où il m’invita à écrire ce texte. Lors de cet appel téléphonique, Daniel me confirmait à nouveau à quel point la littérature se mêle insidieusement aux fibres de nos vies, que les motifs qui guident l’écriture débordent en nous de l’extérieur, qu’ils nous habitent dans nos corps. Car, si tout ce chapitre est traversé par une méditation sur la vision, les atmosphères et le poétique, je ne peux m’empêcher de penser au témoignage autour du « corps flottant » qui suit son auteur « à la lettre » depuis la fin décembre. Ce phénomène entoptique que je retrouve métaphorisé dans cette section du livre, me ramenant ainsi à ce qu’est voir, percevoir et « faire avec ».

Quelques semaines précédant la publication des Sept proses sur la poésie, finalisant les dernières relectures des épreuves, Daniel me raconta donc l’histoire de cette présence nouvelle – l’histoire de ce corps flottant. Il me raconta la scène d’un scan rétinien, puis celle du spécialiste qui observa la réaction de son œil devant un « prisme » ouvrant le spectre de la lumière. Un prisme sur l’œil de l’auteur pour ouvrir des rayons – pour voir ce qui ne se voit pas –, un prisme « au seuil » d’où s’agite le monde, je ne pouvais passer la scène sous silence ou en taire l’image déjà prolongée dans Les Seuils, c’était trop parlant! Je m’informai donc. On dit des corps flottants (ou « mouches volantes ») qu’ils sont responsables de phénomènes visuels comme l’apparition de petites tâches mobiles dans le champ visuel. Leur nom savant est myodésopsies. Parfois, on parle de l’anneau de Weiss. On sait qu’ils sont situés dans le corps vitré et qu’ils s’interposent entre la rétine et la lumière émise par les sources observées, puis réfractée par la cornée et le cristallin. On parle aussi d’un effet d’ombres chinoises. Chez les myopes comme chez l’auteur des Sept proses, l’apparition de corps flottants est souvent plus précoce.

Dans Les seuils, Daniel évoque plusieurs phénomènes de perception, parle de « regard chercheur » et nous dit : « D’un instant à l’autre, des fréquences étrangères nous pénètrent. Nous sommes des antennes pour l’invisible, plongés dans les eaux du cosmos […] comme un rappel du fait que la substance même du monde est poétique. » Il ajoute : « La littérature, parfois, me semble le site d’un dialogue, toujours repris, avec nos absences, et nos morts. Des scènes hantent les lecteurs, qu’ils reviennent à leur tour hanter. Nous retrouvons des présences suspendues dont les regards se retournent vers nous, sans nous voir. Et nous sommes en droit de nous demander ce qui, enfin, regarde quand nous nous absentons dans la lumière des livres. » Et pour prolonger la métaphore que je pointe ici, il affirme, en nous invitant jusqu’au cimetière de Fluntern à Zürich où il y visite un illustre collègue écrivain : « Joyce était l’homme des épiphanies. […] Je pensais, en voyant la lumière autour de moi, et les caractères floutés des pierres tombales, à sa myopie. La statue au regard pétrifié ne réussissait pas à faire oublier que les lunettes rondes de Joyce étaient des fonds de bouteille télescopiques et que ses yeux ressemblaient, dans leurs abysses dioptriques, à deux minuscules signes de ponctuation. Les myopes extrêmes, sans lunettes, doivent frôler du nez le grain des choses. »

Daniel, en me demandant de réagir à la sortie de son livre, pensait peut-être que j’irais d’un poème, que je signalerais d’autres potentialités du texte, que je parlerais du livre comme un théâtre irradiant, un dispositif voulant toucher l’impossible, comme dans Wigrum, La société des grands fonds ou dans Mappemonde, mais voilà, toute cette section des Proses tourne autour d’un centre qui me saute aux yeux… Après tout, comme l’écrit Daniel : « Nos regards […] dessinent un cercle dans la mémoire, qui laisse entrer la durée, comme si une chose – la vie – et son reflet – la poésie – étaient capables de se rejoindre, pour ne faire plus qu’un. » Au moment d’écrire ces lignes, le livre imprimé en Hollande sortirait des presses, au seuil de sa vie, tandis que je vous invite à sa lecture éventuelle, tandis que je salue de la main l’ami et le comité, aussitôt – la communauté complice d’Estuaire.

François Turcot